Les dessous des chefs-d’oeuvre : La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix (1830)

La liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix

Automne 1830 – Musée du Louvre

 

LIB 1

 

«  J’ai entrepris un sujet moderne, une barricade, et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle. Cela m’a remis de belle humeur » (lettre du 28 octobre à son frère).

Contexte politique – Les Trois Glorieuses

Le 25 juillet 1830, Charles X promulgue les quatre amendements de Saint-Cloud, censurant la liberté de la presse, dissolvant la Chambre des députés et restreignant le droit de vote. Les journalistes, premiers touchés, se réunissent au journal Le National et rédigent une protestation contre ces mesures et l’autorité gouvernementale, et tentent d’établir une République démocratique. C’est le début de l’insurrection de Juillet, appelée les Trois Glorieuses. Les émeutes débutent le 27 juillet, après que la police a empêché la parution de trois journaux. Des barricades se dressent jusqu’au 30 juillet, soulevant une grande partie de la population, de différentes classes. L’armée du maréchal Marmont ne peut rien faire face à 8000 hommes armés et prêts à se défendre. Le roi et sa cour se retirent à Rambouillet dans la nuit du 30 au 31 juillet, puis Charles X abdique le 02 août, mettant fin à la Restauration et instaurant la Monarchie de Juillet sous Louis Philippe d’Orléans.

Delacroix républicain ?

Ce tableau représente l’acmé de la révolte des Trois Glorieuses, quand le peuple et ses barricades remportent le combat. Or, Eugène Delacroix est un dandy, anti-républicain et opposé à la démocratie. Pourquoi alors choisit-il de représenter ce combat ?

Tout d’abord, Eugène Delacroix a vu de près cette révolte ; il était en effet dans les rues de Paris lors de ces journées sanglantes, comme il l’écrit à son neveu Charles Verninac : « Trois jours au milieu de la mitraille et les coups de fusil ; car on se battait partout. Le simple promeneur comme moi avait la chance d’attraper une balle ni plus ni moins que les héros improvisés qui marchaient à l’ennemi avec des morceaux de fer, emmanchés dans des manches à balai ».

Ce tableau, aujourd’hui considéré comme le symbole de la République et de la démocratie n’était aucunement pour Delacroix un manifeste politique. D’ailleurs, l’issue du combat ne consacre pas la République, puisque l’arrivée de Louis Philippe d’Orléans, libéral bourgeois mais rapidement autoritaire, perpétue la monarchie en place ; la République ne sera proclamée qu’à la suite d’une autre révolte, en 1848. Néanmoins, Delacroix, épris de liberté et côtoyant le peuple lors de ces sanglantes journées, fut certainement touché par l’élan de cette foule, combattant pour son indépendance. Alexandre Dumas dit d’ailleurs à ce propos : « quand Delacroix eut vu flotter sur Notre-Dame le drapeau  aux trois couleurs […] il n’y tint plus, l’enthousiasme pris la place de la peur, et il glorifia ce peuple qui d’abord l’avait effrayé » (Causerie sur Delacroix et ses œuvres, 10 décembre 1864).

Delacroix s’intéresse donc à l’effervescence générale qui régnait dans les rues de Paris, à la violence du combat, et à l’intensité des émotions face à un tel spectacle. Cet intérêt pour une transcription fidèle et sensible des événements caractérise le mouvement artistique dont Delacroix sera l’un des représentants principaux, le romantisme.

Delacroix, chef de file du romantisme

Cette toile fit grand bruit lorsqu’elle fut présentée au public au Salon de Paris en 1831 en raison de son caractère novateur et dérangeant. Le début du XIXe siècle est dominé par le néoclassicisme, qui prône les canons antiques, la beauté idéale et la touche lisse, droite et architecturée. Le romantisme s’affirme ainsi contre l’académisme néoclassique, et tente de traduire l’âme d’une époque. Les désirs, la folie, la peur, les rêves, les doutes sont alors représentés et exaltés.  La nature, somptueuse et sublime, prend une place prépondérante dans les représentations et s’opposent à une ville de plus en plus industrialisée. Le réalisme et la mise en avant des émotions et des sentiments prennent le dessus sur une représentation idéalisée de la réalité.

Delacroix créé ainsi une peinture libre et vive, la touche du pinceau, rapide et mouvementée, traduit la vitesse et la violence du combat. Le paroxysme de la révolte est le cœur du sujet, et l’intensité des émotions est palpable face aux corps lugubres, morts pour certains, dans des poses anticlassiques. La présence de la cathédrale Notre-Dame de Paris à l’arrière-plan rappelle l’engouement romantique pour le Moyen-Age, son architecture, et la nostalgie d’une époque qui exaltait le sentiment national.

Malgré tout, l’œuvre représente un événement politique et se place donc dans la tradition de la peinture d’histoire, genre considéré comme le plus important en histoire de l’art, avant la peinture de genre, le portrait ou le paysage. Ainsi, même si l’œuvre choque par son côté novateur et sa représentation sombre d’une foule en révolte, Delacroix ne rompt pas complètement avec la tradition.

Analyse des personnages

LIB 2

Trois niveaux sont distincts dans cette toile. Celui du bas présente un entassement pêle-mêle de cadavres, aussi bien du côté des insurgés que de l’armée, témoignage du drame qui se joue.

Au milieu, se trouvent des personnages que l’on peut identifier. Tout d’abord, on peut distinguer deux ouvriers de l’ère industrielle : un ouvrier manufacturé, avec son pantalon à bretelles et un tablier (n°1) et un travailleur à la journée avec sa blouse bleue (n°2). L’homme en redingote avec une cravate et un chapeau haut de forme tient un fusil peut être un journaliste ou un chef d’atelier (n°3). A l’arrière-plan, reconnaissable à son bicorne bonapartiste, se tient un élève de polytechnique (n°4), école créée après la Révolution, Enfin, tout à droite se trouve un enfant de Paris, en gilet et béret (n°5), qui a inspiré Gavroche à Victor Hugo dans les Misérables. Les ouvriers et le polytechnicien permettent de situer la scène durant les Trois Glorieuses et non pendant la Révolution de 1789, notamment grâce à leur vêtement.

Enfin, au niveau supérieur se tient la Liberté.

L’allégorie de la Liberté

La Liberté est pied nu, buste dévoilé, visage de profil, dans une position serpentine et paré d’un drapé aérien. La posture, l’allure et le vêtement sont une référence directe aux statues antiques telles la Vénus de Milo ou les Niké (Victoires). Elle porte un bonnet phrygien (adopté par les sans-culottes lors de la Révolution de 1789), qui est un symbole d’émancipation. Le titre du tableau confirme le statut d’allégorie de  cette figure féminine, symbole du combat pour la liberté.

La représentation de cette allégorie ne plût pas au public, car elle ne reprend pas les canons classiques des déesses antiques ; elle est au contraire sale, des poils sous les bras, musclée, débraillée, menant une foule vindicative, de quoi déranger un public habitué aux Liberté idéalisées, classiques et pacifiques.

Delacroix et Géricault

RADEAU

Théodore Géricault est le premier peintre à proposer une toile romantique avec le Radeau de la Méduse, qu’il expose au Salon de Paris de 1819, lançant véritablement le mouvement, et influençant grandement Delacroix, alors âgé de 20 ans.

Les deux choisissent de représenter un drame contemporain, Géricault traduisant le naufrage d’un bateau dû à l’incompétence du gouvernement. Dans les deux toiles, un cadavre s’étend en bas à droite, un autre est nu avec seulement un bout de chemise, une chaussette repliée sur le bout du pied. A chaque fois, un fort éclairage latéral balaie la scène, et des jeux de clair-obscur intensifient le côté dramatique. De la même manière, le bas des tableaux qui présente un amoncellement de corps est sombre, mais s’élève progressivement vers la lumière et l’espoir, symbolisé d’une part par le bateau au loin chez Géricault et d’autre part par le drapeau tricolore au sommet du tableau chez Delacroix.

Malgré ces ressemblances, Delacroix va plus loin dans la tragédie, en mettant le spectateur face aux blessures, au sang des personnages, à l’inverse de Géricault qui les présentait de dos, dans des tonalités sombres. Delacroix intensifie pleinement le caractère romantique par la violence et la véracité de la scène.

Clothilde Laroche

Diplômée de l’Ecole du Louvre,

étudiante au sein du Master 2 Marché de l’art de l’Université Paris 1