Les dessous des chefs-d’œuvres : Le Cri, Edvard Munch (1893)

Le Cri – Edvard Munch

1893 – Galerie nationale d’Oslo, Norvège

LE CRI 1

« Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d’un coup le ciel devint rouge sang. Je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j’y restai, tremblant d’anxiété — je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et qui déchirait la nature. »

Munch, précurseur de l’expressionnisme

LE CRI 2Le tableau du Cri et la citation ci-dessus, tirée du journal d’Edvard Munch, témoignent des angoisses existentielles dont souffrait l’artiste. Dès son enfance il fut confronté à la maladie et à la mort de sa mère et de sa sœur. De nature chétive, il fut lui-même souvent malade, et la peinture lui permit d’exprimer ses émotions, ses angoisses et sa douleur.

Cette projection des sentiments sur la toile est une des caractéristiques principales du courant expressionniste, dont Munch fut le précurseur. Le terme « expressionnisme », inventé par le critique d’art Wilhelm Worringer, traduit l’idée que les artistes cherchent moins à montrer le monde tel qu’il est (comme le faisaient les impressionnistes) qu’à exprimer leurs sentiments intérieurs. Le contexte tendu de l’Europe en cette fin de siècle annonce déjà la première guerre mondiale, et la peinture se fait le reflet d’une époque pessimiste. Ainsi, la peinture expressionniste présente souvent une vision négative du monde, des portraits ou paysages déformés, des couleurs criardes, le tout dans un style brut, nerveux, qui s’affranchit des canons de la beauté classique.

Cette œuvre de Munch a ainsi donné naissance au courant expressionniste, par ses couleurs violentes, brutales, son paysage ondulé et angoissant, ses personnages fantomatiques tel des squelettes, donnant à voir une œuvre inquiétante, dérangeante en cette fin du XIXe siècle.

Un cri mystérieux

Contrairement aux idées reçues, et comme l’atteste la citation initiale de l’article, le titre du tableau ne fait pas référence au cri que pourrait pousser le personnage central, mais bien à celui de la nature environnante. Le personnage – sûrement le reflet de Munch lui-même – se bouche les oreilles, terrifié par ce cri de la nature, le laissant sans voix, muet devant ce spectacle stupéfiant.

Les couleurs d’un volcan ?

Des scientifiques ont émis une hypothèse concernant les couleurs rouge orangé du tableau, peu habituelles dans l’œuvre de Munch. Le 27 août 1883, le volcan Krakatoa en Indonésie connaît une éruption volcanique sans précédent, dont le bruit de l’éruption fut entendu à près de 5 000km à la ronde, et dont des cendres volcaniques volèrent dans le monde entier, et notamment en Europe du Nord. Originaire de Norvège, Munch a peut-être assisté à ce phénomène, en faisant une source d’inspiration pour ce ciel « rouge sang », apocalyptique.

Un visage précolombien ?

LE CRI 4Robert Rosemblum, historien de l’art, propose de voir dans la silhouette de Munch une référence à une momie venant du peuple péruvien Chachapoya. En effet, plusieurs momies de cette région ont été présentées à l’Exposition Universelle de Paris en 1889, date à laquelle l’artiste séjourne dans la capitale. On retrouve ainsi des caractéristiques communes : figures squelettiques, position des mains et même teint livide. Les arts précolombiens étaient d’ailleurs une source d’inspiration pour les artistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, tout comme les arts africain et océanien. On retrouve ainsi cette même silhouette dans l’œuvre de Gauguin de 1897-1898, intitulée D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

LE CRI 5
Détail de l’oeuvre de Gauguin

 

 

 

 

 

Un cri au pluriel

LE CRI 6Cette peinture a tempera sur carton est la première version d’une série de cinq œuvres, comprenant trois peintures, un pastel et une lithographie, créés entre 1893 et 1917.

Le pastel (deuxième en partant de la droite) a appartenu au milliardaire norvégien Petter Olsen et a été vendu aux enchères en 2012 pour la somme record de 119,92 millions de dollars.

Une des peintures a tempera de 1910 fut volée au Munch Museum d’Oslo en 1994, et retrouvée au bout de plusieurs mois. Celle réalisée au pastel est conservée à la National Gallery d’Oslo.

Enfin, la lithographie (technique d’impression qui permet la création et la reproduction en multiples exemplaires d’un tracé exécuté à l’encre ou au crayon sur une pierre) datée de 1895 est une pièce d’exception puisque la pierre à impression qui a servi de modèle a été détruite peu de temps après la réalisation de l’œuvre, en faisant un exemplaire unique.

Postérité de l’œuvre

Œuvre originale et brutale, d’une intense expressivité, Le Cri nous interpelle et ne laisse personne indifférent.

Comme toute œuvre majeure, beaucoup de copies, reprises et détournements furent produits. Andy Warhol, maître du pop’art, réalisa de nombreuses sérigraphies du Cri, variant les couleurs, d’une grande vivacité.

Beaucoup moins anxiogène, l’affiche du film Maman j’ai raté l’avion ainsi qu’une campagne publicitaire reprennent le personnage horrifié de Munch, annihilant tout effet dramatique.

Sérigraphie du Cri, Andy Warhol (1), Affiche du film : maman j’ai raté l’avion (2), Campagne publicitaire pour des M&MS (3)

Pour aller plus loin

L’expressionisme s’est notamment développé en Allemagne et à Vienne, avec pour principaux représentants Emil Nolde, George Grosz, Otto Mueller, Max Pechstein et Otto Dix, Franz Marc…

Les joueurs de Skat, Otto Dix, 1920 (1), Metropolis, Georges Grosz, 1916-1917 (2), Autoportrait, Emil Nolde, 1917 (3), Scène de rue, Ernst Ludwig Kirchner, 1913 (4), Autoportrait avec lanterne, Egon Schiele, 1912 (5), Cheval bleu I, Franz Marc, 1911 (6).

 

« Mon art est une confession ainsi qu’une tentative d’appréhender mon rapport au monde » Edvard Munch.

Clothilde Laroche

Diplômée de l’Ecole du Louvre, ainsi que d’un Master de droit privé général