Promenade au Louvre… Errements dans les peintures françaises…

”Ce qui rend notre culture si difficile à communiquer au peuple, ce n’est pas qu’elle soit trop haute, c’est qu’elle est trop basse. On prend un singulier remède en l’abaissant encore davantage avant de la lui débiter par morceaux. (…) La vérité illumine l’âme à proportion de sa pureté et non pas d’aucune espèce de quantité. Ce n’est pas la quantité du métal qui importe, mais le degré de l’alliage. En ce domaine, un peu d’or pur vaut beaucoup d’or pur. Un peu de vérité pure vaut autant que beaucoup de vérité pure. De même, une statue grecque parfaite contient autant de beauté que deux statues grecques parfaites.”

S.Weil, L’enracinnement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain (1943) In Oeuvres complètes, Gallimard, 1999, p 1066-1067.

      Avec cet article je commence une chronique que j’espère pouvoir tenir régulièrement. Parce qu’il n’y a pas que le droit en effet j’ai pour ma part la passion des belles choses. Je ne m’étalerai pas ici sur sur le beau, ce qui ne l’est pas, ce qui l’interroge et qui est art aussi de ce fait. Il s’agit là d’interrogations tout à fait stimulantes et passionnantes mais qui ne sont pas l’objet du présent propos.

      Lecteurs/trices, je vous avertis, j’ai ici un parti-pris très simple qui consiste à partager modestement une promenade faite dans quelques salles du Louvre. On ne trouvera ici ni dissertation, ni érudition dont je suis bien incapable en cette matière. Je me suis rendu au Louvre accompagné d’un « petit » livre très précieux que je recommande infiniment. Il s’agit d’un ouvrage de J. Galard publié en 2010 aux éditions Robert Lafont titré Promenades au Louvre en compagnie d’écrivains, d’artistes et de critiques d’art. Je serais bien mal placé pour discourir sur les toiles, les artistes, leurs histoires et toutes ces choses que j’ignore tout à fait. Je souhaite simplement partager une expérience de visite entre oeuvres et auteurs qui se sont retrouvés devant elles bien avant nous.

      Cette première expérience est aussi celle d’un raté je l’avoue. J’étais parti enthousiasmé et désireux d’aller dans les salles italiennes. Quelle erreur ! Il doit y avoir au Louvre un sorte d’enchantement qui nous mène systématiquement là où l’on ne souhaitait pas aller et dans des salles que l’on n’avait toujours pas traversées même après y être allé quatre ou cinq fois… Quoi qu’il en soit après avoir monté deux étages dans un grand escalier où il n’y avait pas un chat, quelques pas dans un couloir et une salle, me voilà au milieu des peintures françaises. Je suis dans la salle 19, il y a de nombreux Poussin, des Le Sueur et des La Hyre. J’essaierai de rédiger un article uniquement sur les Poussin une prochaine fois.

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      Et passant dans la salle suivante, la 24 je me retrouve au milieu des 22 tableaux de la Vie de saint Bruno (1645 à 1648) par Eustache le Sueur (1616-1655). Après avoir fait le tour de la salle j’ai sous les yeux des textes d’Eugène Delacroix, de Théophile Gauthier, de Jean-François Raffaëlli et d’autres encore. Ce dernier se montre dur à l’égard d’un des tableaux mettant en scène un songe de saint Bruno dans lequel il est tout en bleu dans un lit à baldaquin lui même bleu. Cette surcharge de bleu, il faut en convenir est pour le moins surprenante. J-F Raffaëlli n’est pas seulement surpris soulignant que « la tunique du saint, la couverture et le baldaquin du lit sur lequel il est couché sont du même bleu ! … Le bleu, cette couleur qui ne s’accorde avec aucune autre, cette couleur qui a si mauvais caractère. »[1]. Mais sur l’ensemble de cette série, la mort de saint Bruno est une pièce qui mérite sans conteste d’être vue. Théophile Gauthier s’exclame : « il en est un devant devant lequel la foule s’arrête avec admiration : c’est la La mort de saint Bruno, le chef-d’oeuvre de Le Sueur et un des chefs-d’oeuvre de la peinture. Un chartreux, le crucifix en main déplore avec les moines la perte que l’Ordre vient de faire. À la tête et aux pieds du mort, quatre frères psalmodient les prières funèbres, et un autre se prosterne la face contre le plancher, dans un anéantissement d’humilité et de ferveur. »[2]

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      Peu après c’est face à plusieurs tableaux de George de La Tour (1593-1652) que je me trouve. Le célèbre Tricheur (vers 1636 – 1638), sans que je m’en aperçoive vraiment est parvenu à me faire sourire un peu bêtement. R.Longhi (historien de l’art italien) semble s’être amusé aussi de cette scène remarquant que « dans les cheveux d’un rouge de cuivre du tricheur de gauche – magnifique Aramis – quelques étincelles révélatrices crépitent ; odeur de poudre ; une gentille ironie serpente dans les éclats capricieux des pièces de monnaies, qui vont rapidement changer de main. »[3] Je vous conseille vivement de vous attarder quelques instants ou plus devant cette partie de cartes qui ressemble à bien des parties auxquelles on joue en famille ou avec ses amis. Tout y est que nous connaissons… l’air suspicieux de qui se doute de ce qui se trame… celui plein d’assurance du tricheur qui force le trait pour ne rien laisser paraître… celui de qui sait mais fait semblant de ne rien savoir pour ne pas à avoir à prendre parti pour ou contre un/une bon-ne ami-e… La victime de la triche qui tente d’identifier les détails exacts de la conspiration dans le regard d’une tierce personne extérieure à la partie… On s’amuse de les voir pris dans un tourment dont on sait qu’il nous rend ridicule lorsque nous sommes à leur place.

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      Je ne peux m’empêcher de vous dire quelques mots de La Madeleine pénitente (1642-1644), et cela parce que J. Galard a eu la merveilleuse idée de proposer des textes de René Char pour en parler. René Char est un poète français du XX ème siècle que j’apprécie énormément et je vous en recommande la lecture, qu’il s’agisse de son célèbre recueil Fureur et Mystère, ou bien de Fenêtres dormantes et porte sur le toit. Il avait pour de La Tour une vraie passion et ses mots concernant La madeleine pénitente sont d’une grande force. Ils sont d’autant plus saisissants que Char n’est pas vraiment connu pour son affection de la religion catholique. On voit sur cette toile, une jeune femme, un crâne posé sur le genou et sa main dessus. Elle est dans une pièce sombre éclairée seulement par une bougie et son regard est fixé dessus. Voici un des deux extraits proposés par J.Galard : « Je voudrais aujourd’hui que l’herbe fût blanche pour fouler l’évidence de vous voir souffrir : je ne regarderais pas sous votre main si jeune la forme dure, sans crépi de la mort. Un jour discrétionnaire, d’autres pourtant moins avides que moi, retireront votre chemise de toile, occuperont votre alcôve. Mais ils oublieront en partant de noyer la veilleuse et un peu d’huile se répandra par le poignard de la flamme sur l’impossible solution. »[4]

      Je ne vais pas m’amuser à vous parler de chacune de ces toiles de George de La Tour avec des mots bien mal choisis et tout à fait insuffisants au regard de ce qui se joue dedans. Une fois encore, je ne peux que vous inciter à vous rendre au Louvre pour les voir par vous-même.

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      Avant de vous laisser il me faut vous parler d’une dernière peinture qui m’a saisi. Il s’agit d’une très célèbre oeuvre de Jean-Antoine Watteau (1684-1721) nommée Pèlerinage à l’île de Cythère. D’aucun diront que l’auteur de ces lignes doit avoir quelque chose de bien “gangnan” pour se laisser attraper par une toile apparemment si facilement romantique. Si j’en veux bien concéder quelques petits grammes, il faut admettre qu’il se dégage quelque chose de très singulier de ce tableau. On a l’impression qu’« En vérité, rien ne dit à coup sûr qu’ils s’apprêtent à s’embarquer pour un aller ou pour un retour. Cette ambiguïté n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’étrangeté du tableau »[5]. L’étrangeté me paraît être en effet un bon qualificatif pour ce qui se dégage dans un premier temps de cette troublante toile. Les frères Edmond et Jules de Goncourt se sont exprimés en de magnifiques termes à propos de cette oeuvre[6] : « Ici est le temple, ici est la fin de ce monde : l’« Amour paisible » du peintre, l’Amour désarmé, assis à l’ombre, que le poète Téos voulait graver sur une douce coupe du printemps ; une arcadie sourieuse ; un Décaméron de sentiment ; un recueillement tendre ; des attentions au regard vague ; des paroles qui bercent l’âme ; une galanterie platonique, un loisir occupé du coeur, une oisiveté de jeune compagnie ; une cour d’amoureuses pensées ; la courtoisie émue et badine de jeunes mariés penchés sur le bras qu’ils se donnent ; des yeux sans fièvres, des enlacements sans impatience, des désirs sans appétits, des voluptés sans désirs, des audaces de gestes réglées pour le spectacle comme un ballet, et des défenses tranquilles et dédaigneuses de hâte en leur sécurité, le roman du corps et de la tête apaisé, pacifié, ressuscité, bienheureux ; une paresse de passion dont rient d’un rire de bouc les satyres de pierres embusqués dans les coulisses vertes… (…) C’est l’amour ; mais c’est l’amour poétique, l’amour qui songe et qui pense, l’amour moderne, avec ses aspirations et sa couronne de mélancolie. »

      Si Rodin y voit la preuve de la possibilité de « représenter non seulement des gestes passagers, mais une longue action, pour employer le terme usité dans l’art dramatique »[7] on a comme l’impression d’y voir aussi les différentes étapes de la vie amoureuse comme les imaginait Watteau. Bien des lectures de cette oeuvre sont possibles et je renouvelle mon invitation à vous rendre vous aussi devant elle pour vous laisser porter par ce qu’elle dégage d’étrange, d’irritant, de curieux et de si beau.

      J’aimerais vous parler des nombreuses toiles que j’ai vues mais ce serait bien long. Des peintres que j’ai négligé ici m’ont amusé (Pierre Séguier, chancelier de Le Brun) ou d’autres m’ont charmé (Diane sortant du bain de François Boucher). Toutes ces oeuvres sont porteuses de quelque chose que nous négligeons bien trop souvent au profit d’un discours détaché et seulement savant. Cherchez l’expérience sans relâche, aussi longtemps que cela prendra vous ne serez pas déçus !

François Curan, Master 2 droit de l’économie – contrats et partenariats publics privés, Université Paris Nanterre

 

[1] J-F Raffaëlli Mes promenades au Louvre, p 37-38 cité dans l’ouvrage de J.Galard mentionné en intro p 548-549.

[2] Guide de l’amateur du musée du Louvre, p 133-134, cité dans l’ouvrage de J.Galard mentionné en intro p 545

[3] “Les peintres de la réalité en France”, L’italia Letteraria, 19 janvier 1935 ; cité par J-P Cuzin et D. Salmon, George de La Tour. Histoire d’une redécouverte, p 142, cité dans l’ouvrage de J.Galard mentionné en intro p 519-520

[4] “Madeleine à la veilleuse par Georges de La Tour”, La fontaine narrative (1947) ; repris dans Fureur et mystère, Oeuvre complètes à la Pléiade p 276, cité dans l’ouvrage de J.Galard mentionné en intro p 522

[5] J.Galard, Promenades au Louvre, (2010), p 568

[6] Edmond et Jules de Goncourt, “La philosophie de Watteau” (1860), dans L’Art du XVIII ème siècle, 1 ère série, p 9-11, cité dans l’ouvrage de J.Galard mentionné en intro p 569-570.

[7] Auguste Rodin, L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell, p. 55-56 (éd 2005), cité dans l’ouvrage de J.Galard mentionné en intro p 571.